27 Mars 2011

Permalink 09:16 am, Richard Martineau / Franc-parler, 563 mots  

Les zoos humains

Vendredi prochain, Vénus Noire, d’Abdellatif Kechiche, prendra l’affiche dans nos salles.

Ce film bouleversant raconte l’histoire vraie (mais incroyable) de Saartjie Baartman, une jeune Africaine qui a été exhibée comme un animal sauvage dans les cabarets parisiens au XIXe siècle.

Les gens payaient pour aller « voir la bête », la toucher et observer ses organes génitaux. À sa mort, son cerveau et ses lèvres vaginales ont été conservés dans le formol et un moulage de son cadavre a été exposé au Musée de l’Homme de Paris jusqu’en… 1974 !


VENEZ VOIR LES SAUVAGES

En regardant ce drame terrible et à extrêmement dérangeant, on a du mal à croire qu’on a déjà traité les Noirs de cette façon. On les exposait comme s’ils étaient des monstres, les représentants d’une espèce animale rare.

Cette pauvre femme n’est pas la seule à avoir subi de telles humiliations. À Paris, il y a quelques années, j’ai acheté un livre intitulé Zoos Humains, publié aux Éditions La Découverte. On y fait le recensement de toutes les exhibitions du genre.

Par exemple, en 1899, on a « exposé » 174 Africains dans une sorte de zoo en Angleterre. Les spectateurs pouvaient assister à de nombreuses activités car, disait le programme, « à la différence de l’Indien, l’indigène sud-africain est un sauvage très actif, et on peut le voir s’affairer sans relâche pour moudre le grain ou, ce qui intéressera particulièrement les personnes du beau sexe, confectionner des bracelets… »


MONSIEUR CANNIBALE

En 1889, l’Exposition universelle de Paris permit aux badauds ébahis de contempler une famille de « sauvages cannibales » (en fait, des Carnaques de Nouvelle-Calédonie). Le programme affirmait qu’ils avaient « une figure de cauchemar, avec une énorme mâchoire et un front bas et têtu ».

En 1893, un groupe de 150 Amazones resta à l’affiche pendant quatre mois dans la Ville-Lumière. Ce spectacle attira 2,7 millions de curieux qui se bousculèrent pour voir « ces drôles de spécimens » entre deux numéros d’éléphants dressés.

En juillet 1901, à Zurich, un impresario exposa « 27 diablesses noires ». « Elles se laissent toucher et caresser par un public ouvertement émoustillé qui leur distribue cigares et bonbons », dira un journaliste.

En 1920, des cirques et des cabarets organiseront des « combats de nègres », et quatre ans plus tard, sur les Champs-Élysées, un metteur en scène audacieux présentera un « sorcier noir » qui, comme le notera un chroniqueur, « sautera, rampera et hurlera tel un singe qui parle ».


PITOU LABOTTE

Pas besoin de remonter au XIXe siècle pour voir ce genre de choses. Quand j’étais jeune, on pouvait visiter le Palais des nains avec ses petites tables et ses petites chaises, contempler le squelette du géant Beaupré, voir le nain Pitou Labotte danser nu aux côtés de Bébé Papillon (« la plus grosse danseuse nue au monde ») et aller voir les « sauvages » à Caughnawaga.

Aujourd’hui, tout ça a été remplacé par les shows de téléréalité.

Des zoos télévisuels où l’on peut voir des douchebags tatoués de la Côte Nord frencher en direct des bleachées siliconées qui parlent un dialecte obscur en gloussant comme des bécasses, pour le plus grand plaisir des spectateurs avides d’exotisme cheap.



Permalink 09:00 am, Richard Martineau / Franc-parler, 577 mots  

Métro, porno, boulot

Dieu que nous sommes hypocrites face au sexe…

Nous avons 339 établissements érotiques dans la région de Montréal, la porno fleurit sur Internet, les journaux sont remplis de petites annonces à caractère sexuel, les agences d’escortes annoncent à pleine page dans le bottin téléphonique, les murs de nos villes sont placardés d’affiches sexy, les autobiographies de vedettes pornos se vendent comme des petits pains chauds, le milieu de la mode flirte avec la pédophilie, les chaines d’hôtels et les câblodistributeurs fournissent des films de partouze à leurs clients…

Et on s’énerve parce que l’adjointe administrative d’une école secondaire joue dans des films de fesses !


DÉCHARGES PUBLIQUES

En fait, on se comporte avec le cul comme avec les décharges publiques : c’est parfait, mais pas dans ma cour.

On consomme de la porno et on fréquente les bars de danseuses, mais on n’aimerait pas que notre fille se déshabille pour gagner sa vie.

Et surtout, pas d’actrice porno dans les bureaux administratifs de mon école, ça donne le mauvais exemple !

Comme si la fille allait soudainement se déshabiller dans le corridor et sauter sur des étudiants…


LES VIERGES OFFENSÉES

Faudrait se brancher : la porno est légale, ou pas ? Si oui, faut vivre avec.

On ne peut pas, d’un côté, dépenser des gonzilliards de dollars dans l’industrie du cul, et de l’autre, jouer les vierges offensées.

C’est comme les gens qui dénoncent l’évasion fiscale… tout en fumant des cigarettes à plumes !

Un peu de cohérence, s’il vous plaît.

On est là, à péter plus haut que le trou et à boire notre tasse de thé vert avec le petit doigt en l’air, alors que nous sommes dans la boue jusqu’au mention.


CHACUN SA PLACE

Ce qui choque les gens, dans l’histoire de Samantha Ardente, est que le cul se retrouve soudainement « chez nous ».

Alors qu’il devrait rester « là bas », dans les chambres de motel sordides qui bordent les autoroutes de banlieue.

« Restez dans votre ghetto, jolies pitounes, et on ira vous voir lorsque le bas ventre nous démangera, mais de grâce, ne venez pas salir notre beau portique. Don’t call us, we’ll call you. »

La porno au grand complet se fend en quatre pour nous vendre l’idée que la professionnelle qu’on voit s’ébattre dans les films que nous louons est « la fille d’à côté ».

Or, si on découvrait effectivement que notre voisine est une actrice porno, on ferait circuler une pétition pour qu’elle déménage.

Cherchez l’erreur.


CACHEZ CE SEIN

On mange de la viande mais on ne veut pas voir ce qui se passe dans les abattoirs.

On vend des armes mais on ne veut pas savoir à quoi elles servent.

On achète de la drogue mais on ne veut pas savoir ce que les organisations criminelles font avec l’argent que nous leur donnons.

On place nos vieux dans des foyers mais on ne veut pas savoir comment ils sont traités.

On sort nos vidanges deux fois par semaine mais on ne veut pas savoir où on les enterre.

On consomme de la porno en masse mais on ne veut pas que la fille qui travaille à côté de nous fasse partie de l’industrie que nous enrichissons.