24 Mai 2011

Permalink 08:10 am, Richard Martineau / Franc-parler, 595 mots  

La génération Fun

On aurait beau me donner un million de dollars en petites coupures, je ne deviendrais jamais prof.


LA TÊTE EN BAS

Vous avez lu la série de textes sur « Les Meilleurs profs du Québec » ? Vous avez vu tout ce qu’ils doivent faire pour capter l’attention de leurs élèves ?

Un apporte son grille-pain et fait tirer des toasts. L’autre enseigne le français en rappant ou transforme sa classe en patinoire de hockey ou en terrain de basketball.

Tout juste s’ils ne jonglent pas en enseignant...

« C'est fini le prof qui parle devant des élèves qui prennent des notes, a déclaré Lucien Francoeur (qui est prof depuis 30 ans) au Journal, hier. Le seuil de tolérance est maintenant de 12 minutes. »

Où est passée la belle époque où pour apprendre, il fallait se coller les fesses sur une chaise, fermer sa gueule et ÉCOUTER ?


AUCUNE CONCENTRATION

Je vous ai parlé de Luc Ferry, l’autre jour. Ce philosophe français a aussi été ministre de l’Éducation.

Dans L’Anticonformiste, son autobiographie, Ferry consacre quelques pages à l’éducation.

« Apprendre requiert une certaine discipline du corps et de l’esprit, une rigueur intellectuelle, un effort de réflexion, de concentration et de pensée, écrit-il. Sinon, l’univers de la haute culture ne peut dévoiler toute sa richesse. »

Une chance que cet intellectuel n’a pas lu le reportage sur le prof qui transforme sa classe en gym. Il s’étoufferait dans sa tisane.

Remarquez, je ne blâme pas ces enseignants, au contraire : ils se fendent en quatre et font l’impossible pour rendre leur matière « séduisante ».

Mais comment en sommes-nous rendus là ? Qu’avons-nous fait pour que nos enfants aient la capacité de concentration d’un écureuil sur un double espresso ?


APPRENDRE EN S’AMUSANT

Pour Ferry, la plus grosse erreur du système d’éducation est d’avoir promis aux enfants qu’apprendre est « l’fun ».

C’est faux, dit-il. Apprendre n’est pas plaisant. C’est même violent. On t’extirpe de ton confort pour t’amener ailleurs, te déraciner, te transformer.

Malheureusement, aujourd’hui, le système d’éducation ne veut plus dépayser l’enfant. Il veut le conforter dans ce qu’il est.

Ce n’est plus l’enfant qui doit s’élever au niveau de l’école. C’est l’école qui doit s’abaisser à celui de l’enfant.

« Ne fais pas d’effort pour t’intéresser à ce qu’on te présente, c’est nous qui allons te chercher. Ton intérêt baisse après 12 minutes ? Pas de problème, on va faire en sorte qu’à chaque quart d’heure, quelque chose de tripant se passe… »


TOUT VA BIEN

Résultat : les profs doivent faire les guignols pour intéresser leurs élèves.

Le lien entre le prof et l’enfant a été complètement renversé. C’est le prof qui doit maintenant se mettre au diapason de l’élève.

« On est passé d’une pédagogie du travail à une pédagogie du jeu et de l’épanouissement », dit Ferry.

Idem pour la politique.

Les politiciens ne disent plus « Ça va être dur, il va falloir faire un effort », mais « Ne craignez rien, il suffit de voter pour nous et tout va se régler tout seul… »

Et bientôt, on n’aura même plus besoin de se rendre au bureau de vote. On pourra mettre notre X chez nous, à partir de notre ordi.

Ça va être le fun !



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